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Au service de l’Oncle Sam

La palme de l'impudence revient à l'administration US qui « n'apprécie pas la réaction des autorités allemandes », à en croire les dépêches d'agence du week-end dernier.
L'oscar du parler vrai devrait être décerné au président Joachim Gauck pour sa petite phrase devant les caméras de télévision : « Il est temps de dire ça suffit. » Quant au premier prix de la fausse candeur, il pourrait être attribué à une porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères qui déclarait hier même : « Nous ignorons s'il (le chef du renseignement US à Berlin) est parti comme nous l'avions demandé. »
L'Allemagne ne décolère pas dix jours après l'affaire Markus R., cet obscur rond-de-cuir de la Bundenachrichtendienst – BND pour faire plus court – surpris alors qu'il tentait de vendre des informations à la fois aux États-Unis et à la Russie. Gentil garçon au demeurant que cet apprenti James Bond de 31 ans, un walk-in agent,dit-on dans les maisons Barbouzes and C° pour désigner les volontaires qui viennent offrir leurs services aux chancelleries, moyennant rétribution. Certes 25 000 euros pour 218 documents étiquetés « top secret » et livrés durant l'année 2012 représentent une coquette somme, mais dans la profession, le risque est grand de se voir épinglé et condamné à la perpète – à condition d'échapper à une injection létale – sans la moindre chance de faire l'objet d'un échange ou même d'une remise de peine. Les espions, comme chacun sait, meurent dans leur lit, tout comme les généraux, à la différence qu'ils meurent plus vieux.
Gens sérieux par définition, les Allemands ont très mal pris l'intrusion dans leur carré intime d'une Central Intelligence Agency qui se drape aujourd'hui des oripeaux de la dignité outragée. Faire tout un plat d'un pseudo-scandale qui, somme toute, est affaire courante dans l'univers glauque des lointains descendants du chevalier d'Éon, cela représente le summum de l'hypocrisie, dit-on sur les rives du Potomac, où l'on sait si bien minimiser tout ce qui pourrait paraître dommageable à l'Oncle Sam.
Il faut dire que, pour le coup, le gouvernement de la chancelière Angela Merkel n'a pas rechigné à recourir aux effets Dicke Bertha. Pour dévoiler le plus officiellement du monde le pot aux roses, il a choisi la date hautement symbolique du 4th of July. Alors que l'ambassadeur US John Emerson recevait ce jour-là quelque 2 500 invités, le monde apprenait que le ministère des AE. l'avait convoqué à une « prompte séance d'explication », assortie de l'expulsion de Monsieur CIA dans la capitale allemande.
L'affaire Markus R. ne pouvait tomber à un plus mauvais moment. On n'est pas près d'oublier le scandale des écoutes téléphoniques de la Bundeskanzlerine et de millions d'autres Allemands qui avait provoqué une de ces colères froides dont l'intéressé a le secret. Depuis une semaine, on a découvert que le sous-fifre depuis une dizaine d'années de la BND, à Pullach, dans le sud du pays, avait pour complice un responsable du ministère de la Défense. Du coup, une gigantesque chasse à quelque 12 espions a été lancée sur l'ensemble du territoire par les services de contre-espionnage, menaçant de faire boule de neige et d'emporter le peu de confiance qui continue de régir les rapports entre les deux pays.
Au fait, que cherchaient donc à savoir les pontes de la firme américaine en achetant à tour de bras tout ce que pouvait contenir la clé USB de son (très peu) honorable correspondant ? Dans la profession, il est courant de parler des « trois C » : contre-espionnage, contre-terrorisme et contre-prolifération (nucléaire). De plus, il est admis que dans ces trois domaines, le service fédéral de renseignement (BND) et son pendant au plan local, le service fédéral de protection de la Constitution (Bundesamt für Verfassungsschutz – BfV), sont d'une redoutable efficacité. Ce qui ne veut pas dire nécessairement que tous deux n'hésiteraient pas à partager les informations dont ils disposent. Au contraire, pourrait-on dire, surtout si l'allié a trop tendance à regarder par-dessus votre épaule.
Impitoyable observateur des rapports germano-américains, l'avocat Holger Sieversen reconnaît que l'espionnage représente une pratique courante dans les rapports entre les nations. Il ajoute : « Encore faudrait-il que, de part et d'autre, les agents ne soient pas pris la main dans le sac. » (propos cités dans l'International New York Times) Avis aux apprentis espions droit sortis des écoles spécialisées.
Angela Merkel encore : « Il ne s'agit pas de la colère que j'éprouve mais de la manière, fondamentalement différente, que nous avons de concevoir le travail des services secrets. » Ah, qu'en termes élégants...

Tag(s) : #Allemagne, #USA, #International, #Espionnage