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Jacques Sapir
Jacques Sapir

Par Jacques Sapir

Comment peut-on ne pas être libéral ? Le terme en effet dénote initialement un esprit généreux. Les « libéralités » décrivent des dons. Le libéralisme a eu aussi ses titres de gloire, en particulier dans son opposition à l’idéologie absolutiste. Au XVIIIe siècle, il fut synonyme de progrès. Pourquoi et comment cette image s’est elle inversée?

Le libéralisme est souvent incompris, mais il faut ajouter qu’il contient en lui-même de quoi alimenter nombre de ces incompréhensions. Comme toute pensée qui fut vivante, il s’est incarné de manières très différentes tant dans le temps, que dans les différents espaces politiques et culturels où il s’est développé. Le libéralisme est toujours contextualisé. D’où la difficulté de cerner ce à quoi il renvoie. Pourtant, la tâche reste essentielle. On peut parler aujourd’hui d’un triomphe du libéralisme. Que ce soit au parti « socialiste » ou dans les rangs de l’UMP, il n’est même plus sujet à discussion, étant accepté par principe. Mais de quel libéralisme parle-t-on ? S’agit-il de la pensée originelle, qui est souvent bien ignorée, ou des formes dégénérées sous lesquelles il est aujourd’hui connu ? Tout ceci ne fait que renforcer la nécessité de chercher à le définir, non pas tant comme un principe intangible mais comme une forme vivante, parcourue de courants contradictoires, et qui est appelée à mourir après avoir beaucoup vécue.

Quelle définition ?

Définir le libéralisme n’est donc pas une tâche facile. Le terme désigne des choses dissemblables suivant les champs dans lesquels il s’applique. Le libéralisme économique, l’idée de la formule « laisser faire, laisser passer » ou de la « loi des débouchés »[1], est loin d’être la première forme du libéralisme. Cette formule a entraîné des libéraux, comme Sismondi, à rompre avec le libéralisme[2]. Le libéralisme politique est encore une chose différente. Il recouvre la reconnaissance du droit des individus, et la protection de ce dernier dans des lois et constitutions. Nous avons, enfin, le libéralisme sociétal, dont l’une des origines est l’œuvre de Jeremy Bentham (1748-1832). Cet auteur, grand libéral et fondateur de l’utilitarisme, fit une critique à la fois profonde et radicale de la notion de loi naturelle et des droits naturels[3]. Il publia plusieurs textes contre l’esclavage, mais aussi contre la criminalisation de l’homosexualité[4]. Il publia aussi, et il convient de ne pas l’oublier, une apologie de l’usure. Ce qui pose immédiatement le problème d’une critique, intégrant le refus – justifié – des « lois naturelles » de la notion même d’utilitarisme.

Mais, le libéralisme peut aussi signifier des choses bien différentes suivant les pays. En France, et de manière générale en Europe continentale, le libéralisme a mauvaise réputation. Le terme renvoie majoritairement au champ économique et qualifie – à tort ou à raison – une idéologie conservatrice, centrée sur les marchés, des personnes situées à droite sur l’échiquier politique. Aux Etats-Unis, le qualificatif de libéral sert plutôt à désigner ce que nous appellerions des progressistes, à la suite de l’influence de l’institutionnalisme américain[5]. Ce dernier considère comme « libéral » le fait de soumettre les actions individuelles à des contraintes collectives, qu’il s’agisse de celles issues de la loi (et de la jurisprudence en particulier) ou de réglementations étatiques[6].

Retenons donc ici deux principes dont le philosophe, et homme politique américain, John Dewey considère qu’ils définissent le libéralisme : l’accomplissement par la libre activité des individus de leurs potentialités et le rôle de la raison scientifique pour notre compréhension du monde[7].

Abordé sous cet angle, le libéralisme s’affirme comme le descendant de la Renaissance et l’héritier des Lumières. Il implique la reconnaissance de la spécificité de la vie privée et de la liberté de conscience. Ces deux principes découlent de sociétés confrontées à la pluralité religieuse par le mouvement de La Réforme et qui ont connu de sanglantes guerres civiles. La reconnaissance de la spécificité d’une approche guidée par les principes de l’observation et de l’analyse scientifique de la nature qui, dans la Renaissance, se manifesta avec force dans le domaine de la médecine, n’est alors possible que si la question de la religion est cantonnée à la sphère privée. Jean Bodin, un contemporain de la fin des Guerres de Religion et par ailleurs fervent catholique, l’a bien montré[8]. Cela n’interdit pas au savant d’être croyant, mais lui intime dans son activité de savant de ne pas se laisser guider par la religion. Liberté de conscience et distinction des sphères privées et publiques sont ici fondamentales.

Les contradictions du libéralisme.

Le libéralisme s’est rapidement confronté à deux problèmes. Le premier est celui de son lien réel ou supposé, avec l’individualisme méthodologique[9], et plus précisément de l’atomisme. Le libéralisme est supposé nécessiter des individus indépendants. Mais, la distinction entre la sphère privée de l’individu et l’espace public, qui est pourtant centrale dans la naissance du libéralisme, est ici oubliée. Le passage de l’individu à l’individualisme implique en réalité la confusion de ces deux espaces car il postule que l’action publique des individus est équivalente à leur action privée. C’est un reniement de l’idée originelle. Un autre problème surgit avec la théorie utilitariste qui est souvent associée au libéralisme[10]. L’utilitarisme a souvent été postulé pour justifier l’individualisme. L’utilitarisme expliquerait la « raison » des actions des individus, et donc leur intentionnalité. Pour John Commons, au contraire, dès qu’il y a intentionnalité cette dernière est assujettie à ce qu’il appelle « l’esprit institutionnalisé » (institutionalized mind[11]). Cette notion indique que le comportement de l’individu impliqué dans la transaction était façonné par des formes institutionnelles, spécialement des pratiques mentales. Il notait alors l’importance de ce qu’il appelait les « présupposés habituels » (habitual assumptions) qu’il associait au processus cognitif. Ces présupposés découlaient de la participation des individus aux affaires (going concerns) dans lesquelles ils s’engageaient[12].

« Oublions, pour notre présent objet, la physiologie et l’anatomie – ou plutôt oublions comment ce type de subjectivité qu’est le cerveau entre ou sort de cet autre type de subjectivité qu’est le corps physiologique – et analysons ce que le tout en résultant, qui n’est rien d’autre que la volonté, fait réellement. Il fonctionne comme une totalité organique et il le fait en association avec d’autres volontés à travers des transactions et des affaires (going concerns) dans l’espoir de résultats positifs[13]. »

Commons fait donc émerger la conscience et la volonté à la fois des formes institutionnelles et des pratiques mentales qui leurs sont associées, et qui constituent les routines cognitives. Les acteurs des transactions sont ainsi eux-mêmes façonnés par les transactions auxquelles ils participent. Mais, la démonstration des effets de contexte et des effets de dotation, par les travaux de psychologie expérimentale tend à remettre en cause l’idée d’un individu construisant ses préférences en totale isolation avec le monde qui l’entoure[14]. L’influence des actions collectives détermine souvent, et parfois à l’insu de leurs auteurs, les actions individuelles.

Une seconde contradiction surgit alors et tient à la propriété, et plus précisément à la fétichisation de la propriété individuelle. Celle-ci est considérée par de nombreux auteurs libéraux comme un prérequis absolument nécessaire à l’accomplissement par la libre activité des individus de leurs potentialités. Mais, ils se heurtent alors au postulat, développé à la fin du XVIIIe siècle, selon lequel les actions humaines seraient probabilisables. Si tel était le cas, la propriété individuelle ne serait pas nécessaire. On sait cependant, et ceci contrairement à une idée issue des Lumières, et dont Condorcet se fit le héro[15], que les probabilités ne guident pas le monde[16]. Pourtant, cette question nourrit un important paradoxe sur la question de la propriété individuelle. Le paradoxe est le suivant : si nous pouvions établir une loi de probabilité pour tous les événements à venir, la propriété individuelle ne serait pas nécessaire comme on l’a dit. Un grand marché de location de tous les biens nous assurerait la disposition la plus avantageuse de ce qui est nécessaire quand il est nécessaire, le « quand » dépendant de la loi de probabilité. Diverses démonstrations en ont été faites, en particulier au sujet du modèle de l’économie walrasienne[17]. Mais, cette capacité à établir des lois de probabilité est en réalité illusoire. Pour nous protéger d’un événement incertain (donc non probabilisable) la propriété individuelle des biens s’impose comme garantit ultime de la disposition effective de ce bien. Cependant, cette même incertitude introduit un nouveau problème quant à la propriété individuelle. En effet, la nature imprévisible des conséquences non-intentionnelles de l’usage de la propriété individuelle, résultant des effets non-intentionnels connus ou inconnus de cette dernière, implique la nécessité de réglementations collectives contraignant cet usage. Ainsi en est-il des réglementation de vitesse pour les automobiles. Cette nécessité s’accroît avec la montée de la densité sociale des sociétés modernes[18]. On peut considérer que les réglementations limitant le libre usage individuel ne sont autres que l’effet d’un droit de propriété collectif dominant le droit individuel. Il ne peut donc y avoir de propriété que mixte, combinant les principes de la propriété individuelle et de la propriété collective. Or, les libéraux ont tendance à fétichiser la propriété individuelle et le libéralisme ne peut penser la notion de propriété mixte. La question de l’incertitude radicale, combinées aux effets des politiques dites « libérales » dans le cadre de la crise de 1929, a d’ailleurs conduit de nombreux auteurs, comme J-M. Keynes, à se séparer du libéralisme[19].

Cette contradiction a pris une forme nouvelle quand l’usage probabiliste du concept d’équilibre a trouvé une résurgence importante dans les années 1970 avec la proposition par Robert Lucas[20] d’un modèle dynamique stochastique d’équilibre général d’anticipations rationnelles (ou modèle DSGE). La notion d’anticipation rationnelle elle-même doit d’ailleurs beaucoup à l’interprétation probabiliste. De ce type de modèle découle alors la notion d’efficience des marchés[21]. Mais, ceci implique alors le choix de la notion de liberté contre celle de souveraineté. Où, plus précisément, la liberté de l’individu autonome implique la souveraineté des marchés au détriment d’une conception politique de la souveraineté[22]. Dès lors on voit des auteurs libéraux prendre les armes contre la politique[23] car cette dernière devient un facteur de « non-science » alors que l’économie serait, par essence, le réceptacle de la scientificité. Mais, on peut se demander s’il n’y a pas ici une confusion considérable entre la science et le scientisme.

Les contradictions évoquées ont ainsi amené le libéralisme à se départir de ses principes originels et à dégénérer dès la seconde moitié du XIXe siècle.

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Tag(s) : #Libéralisme, #Economie, #Politique, #Société