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L'avènement du jihad 2.0(ou comment l'État Islamique a révolutionné l'Internet)

Par Loïc H. Rechi

L'évolution du conflit syrien et les récents événements en Irak ont montré que le jihad n'était plus seulement une question de guerre sur le terrain mais aussi de bataille idéologique dont Internet est le principal pilier. Propagande, recrutement et diffusion de faits d'armes sanglants se jouent désormais sur les réseaux sociaux. Afin de mieux comprendre les ressorts qui sous-tendent le départ et la réalité quotidienne de jihadistes sous perfusion numérique, nous nous sommes entretenus avec plusieurs Occidentaux partis combattre en Syrie, la plupart sous la bannière de l'État Islamique, cette organisation qui fait trembler le monde.

L'avènement du jihad 2.0

Le 10 juin 2014, à l'issue d'un assaut qui décontenança le monde occidental, la ville de Mossoul, la seconde plus importante d'Irak, tombait presque sans résistance aux mains des islamistes de l'État Islamique en Irak et au Levant (EIIL), sous les yeux inquiets de la population et des soldats de l'armée régulière irakienne, littéralement en déroute. Ce qui se passa dans les heures qui suivirent ne rassura personne. Les banques de la ville, tout d'abord, souffrirent d'un pillage digne de l'époque où Saddam Hussein, à la veille de l'assaut américain en mars 2003, avait pris le soin d'envoyer des camions au petit matin pour délester la banque centrale irakienne d'un milliard de dollars. S'ensuivit quelques jours plus tard la proclamation d'un Califat sur Regarder le visuelune zone s'étendant d'Alep au Nord-Ouest de la Syrie à Diyala, au centre de l'Irak. Abou Bakr al-Baghdadi, chef suprême de l'EIIL autoproclamé calife, ne pouvait alors que se féliciter d'une victoire en tout point, aussi bien sur le champ de bataille que sur le plan de la propagande. Le nom de l'organisation, qui n'était jusque-là qu'un manifeste, était désormais devenu un état de fait. L'une des premières décisions fut d'ailleurs de ratiboiser ce satané nom. L'État Islamique en Irak et au Levant s'appellerait désormais l'État Islamique (EI) ; comme pour dire que ces jihadistes ne fixaient désormais plus aucune limite à leur expansion.

Quant aux militaires, les œillades inquiètes qu'ils avaient jetées aux jihadistes de l'EIIL lors de leur entrée dans la ville ne tardèrent pas à se transformer en regard teinté d'effroi. Les vainqueurs, déjà forts de la prise de Falloujah quelques semaines plus tôt, et de manière générale, de larges pans de l'Est irakien et de l'Ouest syrien, avaient décidé de ne pas s'embarrasser de prisonniers. Ce choix catégorique, sans possibilité de faire machine arrière, déboucha sur un massacre largement documenté par les bourreaux eux-mêmes. Le Web jihadiste croula alors sous Regarder le visuelles photos et les vidéos d'exécution à froid de fantassins qui n'étaient pas assez bien préparés pour affronter un ennemi ne craignant nullement la mort. Bien au contraire. Les images de ces mises à mort sans procès et des charniers subséquents qui déferlaient sur les réseaux sociaux furent systématiquement supprimées de Facebook et Twitter. Elles entraînèrent aussi, au passage, la suspension des comptes de ceux qui semaient cette odeur de mort. Mais le mal était fait. L'objectif était atteint. Le monde avait vu. Et puis, surtout, ces visions d'horreur n'étaient qu'une infime émanation d'un phénomène autrement plus massif : l'explosion à la face du monde de la maîtrise de l'outil numérique par l'état major de l'EI. Ils avaient réussi là le tour de force de truster les trending topics, autrement dit les sujets les plus discutés sur l'espace numérique mondial à coups de hashtags millimétrés – du type #Iraq_is_ liberated – et au prix d'une organisation méticuleuse et sans faille.

Suite à ce coup d'éclat de l'État Islamique, sa victoire sur le terrain et les peurs qu'elle inspirait furent commentées de toutes parts. Les médias du monde entier commencèrent à prendre le pouls de cette poudrière qu'étaient devenus l'Irak et le Levant. Chaque jour, des journalistes lui consacrèrent toujours plus de place dans leur colonne tandis que les états majors des armées occidentales les plus importantes finirent par se résoudre, quelques semaines plus tard, à tenter d'endiguer une expansion géographique croissante à coups de frappes aériennes. Mais malgré les articles qui se multiplaient, bien peu nombreux furent les analystes à noter et commenter la dextérité en ligne dont avaient fait preuve les propagandistes du mouvement. Pourtant, jamais dans l'Histoire il avait été possible d'observer d'aussi près les moindres faits et gestes de combattants jihadistes, jamais le quotidien d'une organisation armée islamiste n'avait été rendu aussi visible au grand jour, jamais l'internaute lambda n'avait été en mesure d'accéder aussi facilement aux messages – toujours traduits en cinq ou six langues – d'un groupe jihadiste ; mais surtout, et c'est là l'énorme nouveauté, jamais il n'avait été possible de pénétrer à ce point dans le quotidien de ces moudjahidines, libres comme n'importe quel autre quidam connecté de confier leurs états d'âmes, de conter leurs joies et leurs peines. Et pour accéder à ces informations, il n'y avait rien de plus simple au monde. Il suffisait simplement de s'abonner à leurs comptes sur les réseaux sociaux.

Machine de guerre médiatique

Si ces dernières années, Al-Qaïda dans la péninsule arabique puis les shebab en Somalie ont posé les bases de la dimension globale que peut revêtir la communication d'un groupe jihadiste sur Internet – notamment en érigeant leur compte Twitter au rang de porte-voix officiel – en moins de deux ans d'existence, l'État Islamique a créé une dynamique jamais atteinte par aucun groupe du genre. L'une des raisons de ce constat réside dans la complexité intrinsèque du conflit syrien et du besoin dès lors de surnager médiatiquement. Lorsqu'une partie de la population civile syrienne – dans l'absolu, des musulmans modérés – décida de renverser le régime autoritaire de Bachar el-Assad en mars 2011, se regroupant sous l'appellation d'Armée Syrienne Libre (ASL), d'aucuns ne tardèrent pas à y voir un terrain idéal pour étendre la dynamique de guerre sainte. De manière progressive, l'ASL se retrouva dépossédée de son combat, supplantée par différentes factions de combattants islamistes qui finirent même par se désintéresser du sort d'el-Assad pour mieux régler leurs différends entre elles. La manifestation la plus criante de ces rivalités entre groupes jihadistes s'incarna alors sous forme Le point de vu de Romain Cailletd'une guerre violente entre le Front al-Nosra (la branche syrienne d'Al-Qaida), et l'État Islamique (ex-branche irakienne de la même organisation, entrée en dissidence depuis).

Au cours de cet affrontement fratricide toujours en cours aujourd'hui, l'État Islamique ne s'est pas contenté de remporter de grandes batailles sur le terrain. Il est également devenu incontournable sur les réseaux en faisant preuve d'une maestria propagandiste impressionnante, organisée autour d'un département spécialement créé à cet effet : al-Hayat Media Center. Cet organe médiatique serait l'œuvre d'Abu Talha al-Almani, un ancien rappeur allemand qui a pris le parti de mettre ses connaissances du Web 2.0 au profit de l'entreprise jihadiste. Ainsi, les tweets de l'organisation sont par exemple systématiquement traduits en allemand, en anglais, en français et parfois même en russe. Plus impressionnant encore, al-Hayat produit des vidéos de recrutement hyper léchées visuellement et irréprochables techniquement. Certaines montrent des moudjahidines visitant des frères blessés à l'hôpital ; d'autres empilent des témoignages de combattants occidentaux expliquant dans leur langue maternelle ce qui les a convaincus d'abandonner leur pays pour s'engager dans les rangs de l'État Islamique. Les protagonistes de ces vidéos insistent sur la plénitude dont les emplit la lutte qu'ils mènent, ne manquant jamais par ailleurs d'encourager le spectateur à les rejoindre. Abu Charif al-Faransi a tout le loisir d'observer ce fonctionnement de l'intérieur. Ce jeune jihadiste français a rejoint la Syrie en août 2012. Au détour de longues séances de discussion sur Facebook, il dressait un panorama à faire rougir une agence de com. « Il y a des responsables et des départements entiers de frères dont le travail est la communication sous toutes ses formes : panneaux publicitaires, évènementiel, stations de radio, réalisation de vidéos, de reportages, d'interviews, de sites Internet, magazines papier et online... C'est loin du cliché de l'islamiste qui vit dans des grottes, n'est-ce pas ? » C'est le moins que l'on puisse dire, en effet.

L'article complet sur: Snatch-mag

Tag(s) : #EIIL, #EI, #DAECH, #Internet, #Irak, #Syrie, #USA