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Article paru dans la revue Rébellion n°66 (septembre/octobre 2014).

L’ingénierie sociale est la modification planifiée, durable et furtive du comportement. Il s’agit de modifier définitivement la nature d’une chose, de manière irréversible, donc pour le long terme, et pas seulement à court terme. C’est ce qui distingue l’ingénierie sociale de la propagande et de la manipulation, dont les impacts sont ponctuels et réversibles.

Les deux concepts de l’ingénierie sociale sont le « hameçonnage » et le « conflit triangulé ». Leur application permet de produire le sentiment qu’un conflit est inévitable, alors qu’en réalité il pourrait très bien s’arrêter ou ne même pas commencer, ceci dans l’optique de naturaliser des structures conflictuelles qui ont été construites de manière artificielle. Il n’est pas excessif de parler ici de piratage de l’esprit et du comportement, comme on parle de pirater un ordinateur. Dans les deux cas, il s’agit de violer discrètement les défenses et l’intégrité d’un système de sécurité afin d’en prendre le contrôle, ni vu ni connu. L’intérêt de cette approche d’ingénierie sociale est de fournir une méthodologie compacte, avec des recettes et des mots-clés, une sorte de kit mental pour pirater tout système quel qu’il soit, c’est-à-dire le violer furtivement en se l’ouvrant par abus de confiance ou en suscitant l’indifférence (hameçonnage), puis le détruire indirectement en faisant monter les contradictions et la méfiance entre les parties, c’est-à-dire en instaurant un conflit triangulé.

Approche polémologique de la question identitaire

L’idée d’une ingénierie possible du conflit identitaire s’inscrit dans le cadre de la polémologie, ou science de la guerre, discipline fondée par le sociologue Gaston Bouthoul (1896-1980) après la Deuxième Guerre mondiale. Que ce soit en Intelligence économique ou dans le renseignement militaire, la science de la guerre se consacre à la modélisation des conflits, et en particulier des facteurs sources de conflits, ou facteurs polémogènes et dissolvants. C’est précisément à ce niveau que se situe notre étude, un peu en amont du conflit proprement dit, puisqu’il s’agit de modéliser la production stratégique de conflit. Modéliser l’action de « dissoudre pour régner ».

La méthode classique pour garder le contrôle d’un groupe consiste à augmenter la visibilité de ses différences internes, souligner ses contradictions, de sorte à amplifier ses clivages latents et à paralyser son organisation. Vieille comme le monde, appliquée par les Romains contre les tribus gauloises ou de nos jours dans ce qui s’appelle la « doctrine Kitson », cette méthode est plus que jamais d’actualité, à l’heure où des « minorités agissantes », services spéciaux d’État ou organisations diverses, travaillent à élaborer en France, en Syrie, en Irak, en Ukraine, des tensions diverses à visées dissolvantes (coups d’État, guerres, terrorisme, communautarismes) en jouant la carte des « identités ». Du point de vue identitaire, les identités ethniques ou culturelles sont considérées comme un référentiel authentique, une terre dans laquelle s’enraciner en toute confiance car elle ne ment jamais. Mais à y regarder de plus près, on voit que les identités, même les plus traditionnelles et enracinées, n’échappent pas aux manipulations et qu’il est possible, en appliquant certaines techniques, de les faire mentir après les avoir littéralement « piratées ».

La thèse ici défendue est que la production de conflit s’appuie sur l’exacerbation des rivalités identitaires. Le concept de « rivalité identitaire » est largement inspiré de celui de « rivalité mimétique » que René Girard, anthropologue et membre de l’Académie française, a mis à l’honneur. La nuance apportée par un autre adjectif sert simplement à préciser que toute rivalité mimétique est en fait une rivalité mimétique identitaire, en ce que le phénomène de la rivalité mobilise les processus d’identification des rivaux. En outre, nous souhaiterions faire fonctionner ce concept dans un champ un peu différent de celui de Girard. Trois catégories de personnes s’intéressent à la question identitaire :

1) les militants de l’identité, individus et groupes politiques ou associatifs,
2) les analystes de l’identité, chercheurs en sciences humaines, sociales et cognitives,
3) les ingénieurs de l’identité, dans le « consulting » et le renseignement politique, commercial ou militaire (guerre psychologique).

Ce que les analystes décrivent objectivement mais sans y toucher, les consultants n’hésitent pas à le pirater, pour le retravailler et le reconfigurer dans une optique stratégique de management des perceptions afin d’influencer les militants au moyen d’opérations psychologiques. Ainsi, ce que René Girard décrit comme une structure anthropologique universelle peut également faire l’objet d’un façonnage et d’une instrumentalisation à des fins d’ingénierie sociale. Voyons maintenant ce qu’est une rivalité identitaire et comment elle peut être utilisée en termes de production stratégique de conflit.

Distinguer les bonnes et les mauvaises raisons de se battre

Qui dit polémologie, dit approche scientifique du conflit. Dans l’histoire humaine, les épisodes de conflits à analyser sont innombrables. Il semble que le fait de se battre à intervalle régulier soit inévitable. Cependant, avec le recul, il est évident que certains conflits auraient pu, malgré tout, être évités facilement. De fait, il y a des bonnes raisons de se battre, mais il y a aussi des mauvaises raisons de se battre. Comment distinguer ces bonnes et ces mauvaises raisons de se battre ? En déployant une approche scientifique et rationnelle du conflit, et en quittant les approches passionnelles et émotionnelles où tout se confond. La méthode scientifique consiste 1) à recueillir des faits objectifs et 2) à proposer des modèles (ou modélisations), c’est-à-dire des représentations schématiques et hypothétiques de la façon dont les faits objectifs sont liés entre eux par la causalité, ou relation de cause à effet. Ce sont là les deux temps, pratique et théorique, de l’activité scientifique. Les bonnes raisons de se battre sont « naturelles » et n’ont pas été orchestrées de manière triangulée. Tous les acteurs du conflit sont visibles et se ramènent généralement à deux camps. À l’opposé, les mauvaises raisons de se battre sont triangulées, c’est-à-dire provoquées artificiellement puis « naturalisées » au moyen du hameçonnage. Les acteurs du conflit sont trois, mais seuls deux apparaissent. Dans une perspective irénique et pacifiste mais non utopiste, il est possible de travailler à cerner et isoler les mauvaises raisons de se battre, de sorte à ne pas en être dupe, à réduire leur impact destructeur et à se concentrer sur les bonnes raisons de se battre. Il s’agira de répondre à la question schmittienne : qui est mon véritable ennemi, celui que je dois dissoudre, et qui sont mes vrais amis et mes vrais alliés, avec lesquels coaguler ? L’allié n’est pas l’ami, mais, par définition, nous pouvons nous allier avec lui contre un ennemi commun.

La rivalité mimétique identitaire

La première question qui se pose à l’ingénierie du conflit triangulé est : comment créer un conflit à partir de rien ? Comment amorcer un conflit sans raisons ? Comment mettre en place un conflit qui n’a pas de raisons objectives de se produire, c’est-à-dire qui n’a pas de « bonnes raisons » de se produire ? Pour répondre à cette question, analysons le phénomène des « mauvaises raisons de se battre ». Décrivons comment implémenter une rivalité mimétique identitaire pour lancer artificiellement une mécanique conflictuelle, puis la naturaliser et l’automatiser dans la mesure du possible.

La notion de rivalité mimétique chez René Girard définit un mode de construction identitaire culminant dans l’affirmation volontariste de sa supériorité sur autrui. Un objet convoité en commun donne naissance à une compétition qui fait passer l’objet au second plan, derrière une rivalité de prestige entre deux sujets, deux egos. Girard dit ceci dans Des choses cachées depuis la fondation du monde :

« Dans l’univers radicalement concurrentiel des doubles, il n’y a pas de rapports neutres. Il n’y a que des dominants et des dominés, (…) Le rapport à l’autre ressemble à une balançoire où l’un des joueurs est au plus haut quand l’autre est au plus bas, et réciproquement. » (Grasset, 1978, p. 406)

Dans la plupart des cas, l’affirmation volontariste de soi provoque chez autrui une réponse en miroir de sa propre supériorité. Un mécanisme automatique de revendication narcissique croissante se met alors en place, concurrence induisant une montée aux extrêmes qui aboutit logiquement au conflit et à l’affaiblissement des deux parties engagées dans la rivalité. Sur ce sujet, on se reportera aussi à la théorie des jeux et aux phénomènes d’escalade schismogénétique étudiés par l’anthropologue Gregory Bateson, dont la course aux armements est une illustration pratique.

La rivalité mimétique est la structure générale de tout conflit proprement humain, quand on passe d’un conflit autour d’un objet à un conflit entre sujets, donc à un conflit intersubjectif et psychologique. Ce que je pense d’autrui, et ce que je pense qu’il pense, territoire purement mental que les sciences cognitives appellent la « théorie de l’esprit », prend le pas sur l’observation objective des faits. Quand il n’y a pas de raisons objectives de se battre dans le présent, on peut donc mettre en scène des raisons subjectives dans le champ des représentations, en allant les chercher dans le passé pour ranimer des souvenirs polémogènes (tel pays a attaqué tel autre au siècle dernier), ou dans le futur, en évoquant les risques à venir (attaque préventive sur la base de suppositions), ou encore, troisième option, dans une métaphysique exaltante jouant un rôle de psychotrope.

Les mauvaises raisons de se battre, scénarisées par un « storytelling » polémogène, naissent donc dans un champ purement représentatif, mental, égotiste, subjectif et narcissique, lié à l’image de soi et d’autrui, c’est-à-dire au sentiment de sa propre identité et de celle des autres. Malheureusement, de ce creuset originel purement psychologique peuvent néanmoins émerger des conséquences tout à fait concrètes et physiques. En effet, toutes les espèces vivantes peuvent être blessées physiquement, mais une seule, la nôtre, peut en plus être blessée psychologiquement au point d’entrer dans un processus concret de vengeance pour rétablir l’estime et l’intégrité de son identité, faisant déborder le conflit du champ subjectif pour être amenée à frapper physiquement et dans le réel. En effet, quand les lésions psychologiques et identitaires sont profondes, elles se traduisent par un sentiment dépressif d’humiliation qui peut pousser à un « passage à l’acte » physique : comportement de réparation, de revanche, de vengeance, de vendetta, induisant une montée de violence obéissant à la « loi du talion » et qui fait passer le conflit de l’état psychique et subjectif à l’état physique et matériel. Faire passer la violence des mots aux actes, c’est tout le travail de l’ingénierie sociale.

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